Par Dr. Marguerite Lukes, directrice de la recherche et de l’innovation au Internationals Network for Public Schools et professeure à temps partiel à la New York University.

Je suis arrivée à Brême par un vol en provenance de New York par une sombre journée de fin septembre 2018, sans trop savoir à quoi m’attendre. Ayant reçu une bourse Fulbright pour la recherche et l’enseignement, je devais passer huit semaines loin de mon New York familier pour apprendre comment les écoles, les enseignant(e)s et les formateurs/trices d’enseignant(e)s brêmois(es) forment un nombre croissant de nouveaux/elles étudiant(e)s immigrant(e)s en âge de fréquenter l’école. Je savais où je logeais, le jour où je commençais, mais rien d’autre, si ce n’est que je devais dire « moin moin » et pas simplement « moin », si je voulais m’intégrer.

Une de mes premières surprises est la façon dont je suis constamment corrigée: j’ai appris qu’en Allemagne, il n’y a qu’une seule bonne voie et beaucoup de mauvaises. Dans le même ordre d’idées, lorsque je parle de l’histoire de l’accueil des immigré(e)s en Allemagne, les profanes qui ne sont pas impliqués dans le fonctionnement quotidien des écoles me rappellent que: « Non, c’est la première fois que nous avons des immigrés dans nos écoles ». Cette affirmation me laisse perplexe, d’autant plus quand j’erre dans les rues des villes du nord de l’Allemagne que j’ai visitées et que j’y vois une grande hétérogénéité de visages, de langues et de couleurs de peau. L’homme qui dirige le restaurant-snack Döner que je fréquente est un vieux Brêmois multilingue qui porte son écharpe blanche et verte sans aucune excuse, les jours de match comme les autres. Peut-être les corrections sont-elles destinées à la comparaison? Les Etats-Unis, en dépit d’une xénophobie croissante et de crimes haineux anti-immigrés, se sont toujours définis comme « une nation d’immigrants », bien que les nouvelles actuelles indiquent clairement que, malgré leur hétérogénéité, les Etats-Unis n’ont pas entièrement réussi à aborder la diversité ou à développer une acceptation nationale du pluralisme. Néanmoins, il est important pour moi de souligner également que dans de nombreuses écoles et districts des États-Unis, il y a un nombre croissant d’étudiant(e)s immigrant(e)s multilingues qui sont nouveaux/elles dans la langue anglaise. Certaines régions connaissent une croissance de 200 % à 300 %. Cela est pertinent parce qu’en Allemagne et aux Etats-Unis, les enseignant(e)s sont aux prises avec des moyens de répondre aux besoins des étudiant(e)s qui s’adaptent à un nouveau système scolaire, à une nouvelle langue et à un nouvel environnement. Et, parfois, ce dernier est hostile.
       
Les collègues du Gewerkschaft Erziehung und Wissenschaft (GEW) ont été extrêmement aimables et j’ai eu l’occasion de visiter des écoles à Brême, Bremerhaven et Dresde et de parler avec des enseignant(e)s, des administrateurs/trices scolaires et des étudiant(e)s. J’ai vu toute une gamme d’approches, de ressources, d’attentes et de cultures scolaires différentes.  

Parmi les exemples marquants que j’ai vus, mentionnons les enseignant(e)s qui travaillent ensemble à la planification et à la résolution de problèmes afin de concevoir du matériel pour leurs étudiant(e)s récemment arrivé(e)s. J’ai vu des textes et des activités différenciés conçus pour répondre aux besoins des étudiant(e)s de différents niveaux. Les enseignant(e)s se sont arrêté(e)s et ont changé de direction au cours d’une leçon pour profiter de « moments propices à l’apprentissage », comme une leçon de géographie impromptue. J’ai vu des programmes de « mentorat par les pairs » dans le cadre desquels des étudiant(e)s né(e)s en Allemagne sont jumelé(e)s à de nouveaux/elles étudiant(e)s immigrant(e)s et des projets de sorties scolaires qui comprennent des sorties au théâtre, au musée, au carnaval, des pique-niques et des soirées familiales.

Dans l’ensemble, ce qui a été clarifiant et encourageant, c’est l’importance du travail d’équipe: par le biais du GEW, j’ai rencontré d’innombrables collègues créatifs/ives et infatigables qui travaillent dans différentes institutions et régions pour développer des solutions créatives pour les étudiant(e)s multilingues et transnationaux/ales en ces temps difficiles et mouvants. J’ai assisté à des réunions, été invitée à des forums ouverts, participé à des dialogues honnêtes. Il convient de souligner les partenariats de collaboration dynamiques entre collègues des services sociaux, de l’enseignement et d’organismes communautaires qui travaillent ensemble depuis longtemps pour explorer ce qui fonctionne et améliorer la situation des étudiant(e)s et des enseignant(e)s. Certains éléments clés ont émergé pour moi de ces échanges, notamment les suivants:

  • Le leadership est la clé du succès dans les écoles. L’engagement à l’échelle de l’école à l’égard des nouveaux étudiant(e)s immigrant(e)s multilingues ayant de récentes compétences en allemand est fondamental pour l’important travail de collaboration visant à éduquer une nouvelle génération de citoyen(ne)s. Ce leadership ne doit pas toujours venir du « sommet » sous la forme d’une politique d’Etat ou d’une directive d’un(e) directeur/trice d’école, mais vient souvent des membres du GEW sur les lieux de travail. Les meilleurs exemples de pédagogie que j’ai observés sont enracinés dans les écoles où l’ensemble de la communauté scolaire manifeste un désir de réussite pour tou(te)s les étudiant(e)s qui fréquentent l’école et où tou(te)s les étudiant(e)s, quels que soient leurs antécédents, se sentent impliqué(e)s dans le travail de co-création d’apprentissage.
  • La voie du succès est pavée d’essais, d’erreurs et d’échanges collégiaux: le modèle Arbeitskreis du GEW, que j’ai observé à Brême et en Saxe, est très prometteur, car c’est un espace sûr et non évaluatif pour apprendre, résoudre les problèmes et échanger les meilleures pratiques. Ces groupes de travail font preuve d’un engagement professionnel pragmatique pour partager ce qui fonctionne au-delà des portes de l’école et entre les régions.
  • Les ressources sont importantes: les enseignant(e)s veulent la parité et la sécurité pour pouvoir s’acquitter de leur travail quotidien avec aisance. Ils ont besoin de livres, d’outils et de stratégies efficaces qui ont été approuvés par leurs collègues, d’exemples en classe de ce qui fonctionne. Ils veulent avoir l’occasion de se rencontrer, d’apprendre les un(e)s des autres, d’emmener les étudiant(e)s en voyage et d’avoir du temps pour rencontrer les familles. La pénurie de ressources menace la qualité, la réussite des étudiant(e)s et le bien-être professionnel.
  • L’engagement envers l’équité pour tous les étudiant(e)s exige confiance, souplesse et capacité d’examiner les réussites et leurs raisons.

Brême s’assombrit et devient sombre en novembre, mais les gens ne se réfugient pas à l’intérieur. Ils enfilent bonnets, gants et ces écharpes allemandes tricotées à la main incroyablement longues et se rendent à vélo à leurs activités. Le travail créatif de collaboration des enseignant(e)s se poursuit et est très prometteur. Le travail de collaboration des professionnel(le)s qui ne sont pas intimidé(e)s par les défis auxquels ils/elles sont confronté(e)s et qui réussissent à identifier les réussites et à en tirer des leçons ouvre la voie à l’équité.